Ce que la terre nous apprend… et ce que nous lui devons en retour.

Par Paul Sauvé

Produire, oui. Mais surtout apprendre à prendre soin de ce qui nous sera confié avant d’être transmis.

On me demande parfois ce que nous produisons à la ferme. La réponse pourrait être simple : des animaux, des cultures, des récoltes. Je pourrais parler des terres, des bâtiments, des équipements, du travail quotidien et de tout ce qui lui permet de fonctionner

Pendant longtemps, c’est probablement ainsi que j’ai moi-même regardé une ferme : un ensemble de terres à cultiver, d’animaux dont il faut prendre soin, de bâtiments à entretenir et de machines à faire fonctionner. Mais avec les années, cette vision m’est apparue incomplète, car lorsqu’on habite longtemps une même terre, quelque chose change dans notre façon de la regarder.

On finit par connaître l’endroit où l’eau s’accumule après une forte pluie, la direction du vent lorsque l’hiver arrive, l’ombre recherchée par les animaux pendant les journées les plus chaudes et le moment précis où certains oiseaux reviennent au printemps.

Et progressivement, on comprend que ce que nous pensions être des éléments indépendants ne l’est peut-être pas.

On comprend que le champ nourrit l’animal, que l’animal participe à la fertilité du sol, que l’arbre protège du soleil et du vent. Que l’eau traverse les terres et poursuit son chemin bien au-delà de nos limites de propriété. Que les fleurs nourrissent les pollinisateurs, qui eux participent à leur tour à la vie végétale. Mais aussi qu’un bâtiment influence les déplacements, le paysage et parfois même le confort de ceux qui l’habitent.

Tout est dans tout.

Une ferme est un ensemble de relations entre le sol, l’eau, l’animal, l’arbre, l’humain, le paysage et le temps.

Cette idée a profondément transformé ma façon de réfléchir à la Ferme Sauvé, une terre cultivée depuis 1796.

Elle ne signifie pas qu’il faille idéaliser l’agriculture. Une ferme réelle n’est pas une photographie prise au coucher du soleil. Elle connaît la boue, le froid, les sécheresses, les animaux malades, les bris mécaniques, les récoltes incertaines, les longues journées, les investissements importants et les décisions qu’il faut parfois prendre sur le moment.

L’agriculture est profondément concrète. Elle doit produire. Elle doit être économiquement viable. Elle doit permettre aux femmes et aux hommes qui la pratiquent d’en vivre et, surtout, elle doit continuer à remplir cette responsabilité fondamentale : nourrir.

Mais peut-être pouvons-nous aujourd’hui ajouter un autre aspect à la production.

Le soin.

Prendre soin du sol qui produit. De l’eau qui traverse la terre. Des animaux qui y vivent. Des personnes qui y travaillent. Des arbres qui la protègent. Des paysages qu’elle contribue à façonner. Et finalement, prendre soin de ce que nous remettrons entre les mains de ceux qui viendront après nous.

C’est ici que l’observation devient, à mes yeux, une forme d’innovation.

On découvre qu’un boisé n’est pas seulement une superficie forestière sur un plan : son ombre peut devenir un refuge pour un animal lors d’une journée de grande chaleur.

On découvre qu’un ruisseau ne fait pas que traverser une propriété : il relie ce qui se passe en amont à ce qui vivra en aval.

Et l’abeille nous rappelle que le vivant ne connaît pas nos frontières : il existe par les liens qui unissent les fleurs, les champs, les boisés et tout ce qui les entoure.

Ces observations semblent simples. Pourtant, elles influencent notre façon de concevoir une ferme.

On cesse progressivement de demander uniquement : Comment pouvons-nous utiliser cet endroit?

On commence aussi à demander : Qu’est-ce que cet endroit essaie de nous apprendre?

C’est peut-être là que commence ce que j’appellerais une agriculture consciente et durable. Non pas une nouvelle certification, une doctrine ou un modèle que nous chercherions à imposer aux autres. Simplement une disposition à regarder la ferme dans son ensemble, à reconnaître les relations qui la constituent et à tenter d’intervenir avec davantage de cohérence.

Cela peut vouloir dire observer avant de construire. Comprendre avant de déplacer. Réutiliser avant de jeter. Protéger avant de remplacer.

Il ne s’agit pas d’opposer tradition et innovation.

L’agriculture de demain devra probablement être parmi les activités humaines les plus innovantes qui soient. Elle devra composer avec les changements climatiques, la disponibilité de l’eau, le bien-être animal, la protection des sols, la biodiversité, l’énergie, les nouvelles technologies et les impératifs économiques. Mais cette innovation sera d’autant plus forte qu’elle saura dialoguer avec l’intelligence du territoire plutôt que de chercher à la remplacer.

Ces questions dépassent évidemment une seule ferme. Elles touchent à la manière dont nous imaginons collectivement l’agriculture de demain.

À l’approche du prochain rendez-vous électoral québécois, elles mériteraient peut-être de trouver une place plus grande dans notre conversation collective, au-delà des programmes, des promesses et des appartenances politiques. Car l’agriculture que nous choisirons de soutenir aujourd’hui dessinera une part du Québec que nous habiterons demain. Une question devrait pouvoir nous rassembler : quelle terre voulons-nous laisser à ceux qui auront à nous nourrir après nous?

À la Ferme Sauvé, nous n’avons certainement pas toutes les réponses. Et ce n’est pas ce que je souhaite raconter.

Au cours des prochains mois, j’aimerais plutôt partager certaines questions que la ferme elle-même nous a amenés à nous poser.

Pris séparément, chacun de ces sujets pourrait sembler raconter une petite histoire.

Mais je soupçonne depuis quelque temps qu’ils racontent tous la même.  Celle d’une ferme qui n’est pas seulement un lieu où l’on produit, mais un milieu que nous habitons temporairement et dont nous devenons, pendant quelques années, les dépositaires.

Nous avons reçu cette terre de ceux qui nous ont précédés. Pendant quelques décennies, nous aurons le privilège d’en prendre soin. Puis elle continuera sans nous.

Notre véritable réussite ne se mesurera donc peut-être pas seulement à ce que cette ferme aura produit pendant notre passage, mais à l’état dans lequel nous aurons eu la sagesse de la transmettre à ceux qui viendront après nous.

Paul Sauvé, agriculteur
Ferme Sauvé