Construire sans interrompre le paysage
Par Paul Sauvé — Ferme Sauvé — une terre cultivée depuis 1796
Lorsqu’on construit sur une ferme, il est naturel de commencer par le bâtiment. On pense à sa superficie, à sa hauteur, à ses équipements, aux distances à respecter, aux chemins, aux réseaux, aux accès et aux autorisations nécessaires. Toutes ces questions sont indispensables.
Mais avec le temps, j’en suis venu à penser qu’il en manque une, peut-être la plus simple et pourtant la plus déterminante :
Qu’est-ce qui était là avant que nous arrivions avec notre plan?
À la Ferme Sauvé, avant les bâtiments, il y avait déjà un relief. Les champs descendaient doucement vers l’eau. Le Boisé William créait son ombre et son microclimat. Les vieux érables du chemin Bell indiquaient depuis longtemps le passage des saisons. L’eau trouvait naturellement son chemin vers les Lacs Théa, le Lac à la Cygogne et le Ruisseau de Vie. Le soleil éclairait certaines parties de la terre le matin et en quittait d’autres le soir.
Le lieu avait déjà sa géométrie, ses mouvements, ses équilibres. Peut-être même avait-il déjà une partie de son architecture.
Construire ici ne devrait donc pas consister simplement à trouver suffisamment d’espace pour déposer un bâtiment. Cela devrait commencer par comprendre ce qui existe et, autant que possible, s’y inscrire sans l’interrompre.
Une ferme moderne doit produire, circuler, abriter des animaux, accueillir des équipements et répondre à de nombreuses exigences. Elle est également soumise à des règles nécessaires qui protègent l’environnement, la sécurité, le voisinage, les animaux et les terres agricoles.
Mais respecter ces règles ne nous dispense pas d’observer le lieu et de s’y adapter.
Un bâtiment peut être parfaitement conforme et pourtant être mal posé sur sa terre. À l’inverse, une implantation différente de quelques mètres peut parfois mieux suivre la topographie, préserver des arbres, profiter de l’ombre ou du vent, faciliter les déplacements et créer une relation plus naturelle avec les champs.
La conformité peut nous dire si nous avons le droit de construire. Elle ne peut pas, à elle seule, nous dire comment appartenir au lieu.
À la Ferme Sauvé, nous essayons progressivement de regarder les bâtiments de cette manière. Avant de tracer, il faut parfois marcher. Regarder où tombe le soleil en juillet. Sentir d’où vient le vent. Observer le parcours de l’eau après une forte pluie. Comprendre les déplacements des animaux et du travail quotidien. Remarquer l’arbre qui donne déjà son caractère à un endroit ou la pente que le bâtiment pourrait suivre plutôt qu’effacer.
Nous avions commencé à le comprendre en imaginant qu’une étable puisse profiter de la proximité du boisé plutôt que considérer celui-ci comme ce qui reste autour du projet. Avant même de dessiner, le territoire peut déjà nous avoir donné une partie de la réponse. Cette réflexion prolonge directement celle amorcée autour du boisé et de l’étable.
Nous l’avons compris autrement le long du Chemin des Vieux-Érables, où nous avons choisi d’enfouir une ligne électrique plutôt que de demander à des arbres approchant les deux cents ans de céder devant une infrastructure nouvelle.
Ces gestes partent d’une même question : comment répondre à un besoin nouveau sans effacer inutilement ce qui fonctionnait, vivait ou racontait déjà quelque chose avant nous et comment concilier son impact sur le paysage ?
Cette manière de construire se retrouve aussi dans des gestes plus discrets. Le bois peut rappeler la matière du territoire. Une toiture peut reprendre doucement une ligne du paysage. Un bâtiment peut suivre le relief plutôt que chercher à le niveler. Un chemin peut naître des déplacements réels plutôt que de la seule géométrie d’un plan. Une ouverture peut cadrer un champ, un boisé ou un coucher de soleil plutôt que simplement remplir une façade.
Lorsqu’ils commencent à se répondre, quelque chose change.
Le bâtiment cesse progressivement d’être un objet que l’on a déposé sur la terre. Il commence à appartenir à ce qui l’entoure.
Une ferme doit évidemment demeurer fonctionnelle, productive et économiquement viable. Il ne s’agit pas de sacrifier son efficacité au nom du paysage, mais de reconnaître que fonctionner et appartenir au lieu ne devraient pas être deux ambitions opposées.
Un bâtiment bien orienté peut améliorer le confort des animaux. L’ombre existante peut tempérer certains espaces. Le relief peut guider l’implantation. Les chemins peuvent réduire les déplacements inutiles. La végétation peut protéger du vent. L’eau peut être ralentie ou infiltrée en tenant compte de son parcours naturel.
Alors, l’architecture ne devient pas seulement plus belle. Elle devient plus intelligente parce qu’elle commence à travailler avec ce qui était déjà là.
Cette réflexion dépasse la Ferme Sauvé. Nous construisons partout sur des territoires qui possédaient une forme, une histoire et des équilibres avant notre intervention.
Pourtant, nos plans commencent souvent par ce que nous voulons ajouter, beaucoup plus rarement par ce que nous devrions comprendre avant de le faire.
Peut-être faudrait-il parfois inverser l’ordre.
Observer avant de dessiner. Comprendre avant de déplacer. Préserver avant de remplacer. Puis construire, observer encore et savoir s’adapter — car le vivant ne se comporte pas toujours comme nos plans l’avaient prévu.
Cela ne signifie pas de figer le territoire. Une ferme vivante doit évoluer, accueillir de nouvelles pratiques, de nouvelles technologies et de nouveaux bâtiments. Mais évoluer ne signifie pas nécessairement repartir de zéro.
J’aimerais qu’un jour, en arrivant à la Ferme Sauvé, on n’ait pas l’impression de visiter une succession de beaux bâtiments, mais de découvrir des constructions qui semblent avoir trouvé leur place dans quelque chose qui les dépassait déjà.
Construire avec intelligence ne consiste peut-être pas seulement à déposer correctement un projet sur le territoire. C’est comprendre suffisamment ce qui l’entoure pour que son arrivée ne rompe pas inutilement ce qui existait avant lui — et puisse même renforcer les relations qui donnent au lieu sa cohérence.
Car lorsqu’on commence à regarder ainsi un bâtiment, une autre question apparaît presque naturellement :
Peut-on encore regarder séparément tout ce qui compose une ferme?
Paul Sauvé, agriculteur
Ferme Sauvé



