L’agriculture consciente... une histoire à la fois

Nous séparons les choses pour mieux les comprendre. Le vivant, lui, n’a jamais appris à vivre séparément.

Depuis quelques mois, j’écris sur différentes parties de notre ferme. J’ai parlé d’un veau éprouvé par la chaleur, du boisé qui offre naturellement sa fraîcheur, des abeilles qui relient silencieusement les fleurs, de l’eau qui traverse nos terres, des vieux érables du chemin Bell et de cette manière de construire qui cherche à appartenir au paysage plutôt qu’à s’y imposer.

Il fallait probablement raconter ces histoires une à une pour prendre le temps de les regarder. Mais elles n’ont jamais été séparées. Et peut-être est-ce précisément ce qu’elles essayaient toutes de nous apprendre.

Lorsqu’on construit sur une ferme, il est naturel de commencer par le bâtiment. On pense à sa superficie, à sa hauteur, à ses équipements, aux distances à respecter, aux chemins, aux réseaux, aux accès et aux autorisations nécessaires. Toutes ces questions sont indispensables.

Mais avec le temps, j’en suis venu à penser qu’il en manque une, peut-être la plus simple et pourtant la plus déterminante :

Qu’est-ce qui était là avant que nous arrivions avec notre plan?

Certains arbres étaient là bien avant nous. La question n’est peut-être pas seulement de savoir ce qu’ils ont traversé, mais si nous saurons leur permettre de faire perdurer leur histoire après notre passage.

Lorsque j’emprunte le chemin Bell sous les grands arbres de ce que nous appelons désormais le Chemin des Vieux-Érables, il m’arrive de penser à leur âge. Certains approchent les deux cents ans.

Deux cents ans.

Nous prononçons facilement ces mots, mais il est difficile d’en mesurer réellement la profondeur. Lorsque ces arbres étaient jeunes, le Québec était un autre monde. Les chemins, les fermes, les outils et les façons de cultiver étaient différents. Depuis, des générations entières sont nées, ont travaillé cette terre, y ont élevé leurs enfants, puis ont laissé leur place à d’autres.

Elle peut séjourner dans nos sols et nos lacs, nourrir nos animaux et nos champs, mais elle poursuit toujours son voyage. À nous de prendre soin de sa qualité pendant qu’elle nous est confiée. 

Après une forte pluie, j’aime regarder l’eau parcourir la ferme. Elle tombe sur les champs, les bâtiments, les chemins, les pâturages et le boisé, puis commence presque aussitôt son voyage. Une partie pénètre dans le sol, une autre suit la pente, rejoint un fossé, ralentit dans un espace de décantation, atteint un bassin ou séjourne dans l’un des Lacs Théa ou le Lac à la Cygogne. Puis, peu à peu, elle poursuit son chemin vers le Ruisseau de Vie, ce fil d’eau qui traverse la ferme, relie le tout et emporte avec lui une part de ce qui s’y passe.

Certaines gouttes repartiront rapidement. D’autres resteront avec nous, nourriront un sol, feront pousser une plante, abreuveront un animal ou participeront à la vie d’un lac, avant de rejoindre un jour l’atmosphère et de revenir sous forme de pluie.

Nommer un lieu, ce n’est peut-être pas se l’approprier. C’est reconnaître son histoire, ceux qui l’ont façonné et ce qu’il continuera de porter après nous

Il y a sur notre ferme un grand boisé, des lacs, un ruisseau, des champs, des chemins, des bâtiments, un rucher, un vieux verger et des arbres qui étaient là bien avant nous. Nous aurions très bien pu continuer à les désigner ainsi. Mais à force de vivre sur une même terre, de la parcourir et d’en apprendre l’histoire, les mots deviennent parfois trop petits. Un boisé n’est plus seulement le boisé lorsqu’on connaît sa fraîcheur, le vent dans ses arbres et les animaux qui y trouvent refuge. Un champ n’est plus simplement le champ lorsqu’on découvre que d’autres l’ont cultivé avant nous et que son sol en porte encore les traces.

C’est ainsi que nous avons commencé à nommer certains endroits de la Ferme Sauvé pour rendre visible une évidence : une ferme n’est pas seulement composée de lieux; elle est faite de mémoire, de relations, d’attachements, de traces et de transformations.

Il existe, sur une ferme, des travailleuses que personne n’embauche et dont une partie du vivant dépend pourtant.

Dans ma dernière chronique, je vous avais laissés sous les arbres de notre boisé, avec cette idée qu’une forêt ne se trouve peut-être pas simplement autour d’une ferme, mais qu’elle participe pleinement à ce qu’elle est.

Il suffit parfois d’en sortir et de marcher vers les champs pour découvrir une autre de ces relations que nous remarquons à peine.

Le soleil vient à peine de se lever, la rosée est encore accrochée aux herbes et la ferme semble hésiter quelques instants entre la nuit et le jour. Puis une abeille passe. Une autre apparaît un peu plus loin. Elles vont du boisé aux fleurs, des bordures aux champs, sans savoir qu’elles viennent de franchir les limites que nous avons dessinées sur des plans.

Dans ma dernière chronique, je racontais l’histoire d’un veau déshydraté pendant une journée de grande chaleur. Une fois l’urgence passée et l’animal remis sur pied, une question m’est restée : si nos animaux cherchent instinctivement la fraîcheur lorsqu’ils en ont besoin, pourquoi ne commencerions-nous pas par observer les endroits où cette fraîcheur existe déjà?

À la Ferme Sauvé, il suffit pour cela de marcher vers le boisé.

On ressent la différence avant même de pouvoir l’expliquer. Après la chaleur ouverte des champs, quelques pas sous les arbres suffisent pour que la lumière s’adoucisse, que le sol change sous nos pieds et que l’air paraisse différent. Le vent traverse les feuillages, l’humidité demeure plus longtemps, les odeurs changent. On entend les oiseaux, le bruissement des feuilles, parfois presque rien. La ferme est toujours là, tout près, mais elle semble respirer autrement.

Il y a des journées d’été où la chaleur semble s’installer partout. Elle entre dans les bâtiments, s’accroche aux murs, alourdit l’air et ralentit les gestes. Les animaux bougent moins, cherchent la fraîcheur, respirent autrement. Lorsqu’on vit avec eux tous les jours, on finit par reconnaître ces petits changements presque instinctivement.

Et parfois, un regard suffit pour comprendre que quelque chose ne va pas.

Je me souviens d’un veau, par une de ces journées de grande chaleur. Il était déshydraté. Sa posture, son regard, sa façon d’être là devant moi ne laissaient guère de place au doute. Il fallait intervenir, le tenir et l’intuber pour lui donner les liquides dont son organisme avait besoin.

Produire, oui. Mais surtout apprendre à prendre soin de ce qui nous sera confié avant d’être transmis.

On me demande parfois ce que nous produisons à la ferme. La réponse pourrait être simple : des animaux, des cultures, des récoltes. Je pourrais parler des terres, des bâtiments, des équipements, du travail quotidien et de tout ce qui lui permet de fonctionner

Pendant longtemps, c’est probablement ainsi que j’ai moi-même regardé une ferme : un ensemble de terres à cultiver, d’animaux dont il faut prendre soin, de bâtiments à entretenir et de machines à faire fonctionner. Mais avec les années, cette vision m’est apparue incomplète, car lorsqu’on habite longtemps une même terre, quelque chose change dans notre façon de la regarder.