Et si la forêt faisait partie de l’étable?

Par Paul Sauvé

Dans ma dernière chronique, je racontais l’histoire d’un veau déshydraté pendant une journée de grande chaleur. Une fois l’urgence passée et l’animal remis sur pied, une question m’est restée : si nos animaux cherchent instinctivement la fraîcheur lorsqu’ils en ont besoin, pourquoi ne commencerions-nous pas par observer les endroits où cette fraîcheur existe déjà? 

À la Ferme Sauvé, il suffit pour cela de marcher vers le boisé. 

On ressent la différence avant même de pouvoir l’expliquer. Après la chaleur ouverte des champs, quelques pas sous les arbres suffisent pour que la lumière s’adoucisse, que le sol change sous nos pieds et que l’air paraisse différent. Le vent traverse les feuillages, l’humidité demeure plus longtemps, les odeurs changent. On entend les oiseaux, le bruissement des feuilles, parfois presque rien. La ferme est toujours là, tout près, mais elle semble respirer autrement. 

Plus j’y marche, plus je me demande pourquoi nous avons pris l’habitude de considérer un boisé comme une partie distincte d’une ferme. Il y aurait les champs pour produire, les bâtiments pour abriter, les chemins pour circuler et, quelque part autour, la forêt. 

La nature, elle, ne semble pas connaître cette organisation. 

Les oiseaux passent des champs aux arbres. Les insectes aussi. L’eau pénètre le sol, circule, réapparaît ailleurs. Les feuilles tombent et nourrissent la terre. Les racines retiennent le sol. Les arbres ralentissent le vent, créent de l’ombre, accueillent une multitude d’espèces et transforment, sous leur couvert, les conditions que nous ressentons nous-mêmes. 

Le boisé ne borde peut-être pas la ferme. Il en fait partie. 

Cette idée change beaucoup de choses lorsqu’on commence à réfléchir à l’avenir d’un lieu. 

Lorsqu’on conçoit une étable, il faut évidemment penser à sa fonction, à la santé des animaux, à la ventilation, aux équipements, aux déplacements, à l’efficacité du travail et aux nombreuses exigences auxquelles un bâtiment agricole doit répondre. Mais après avoir soigné un veau éprouvé par la chaleur, il devient difficile de ne pas ajouter une autre question : qu’est-ce que cette terre sait déjà faire que nous pourrions apprendre à utiliser plutôt que chercher à reproduire entièrement par des moyens mécaniques? 

C’est alors que je regarde les arbres autrement. 

Je ne prétends évidemment pas qu’une forêt puisse remplacer les technologies nécessaires au confort et à la santé des animaux. Ce serait simpliste. Je me demande plutôt si nous pourrions faire dialoguer les deux. Utiliser nos connaissances et nos technologies tout en laissant l’ombre, les vents, la végétation, l’orientation du soleil et le microclimat du boisé participer eux aussi à la conception. 

Autrement dit, ne plus simplement construire près des arbres, mais réfléchir à la possibilité de construire avec eux. 

Cette nuance me paraît fondamentale. 

Elle signifie qu’avant de tracer le bâtiment, nous prenons le temps de marcher sur la terre. De sentir d’où vient le vent, de regarder où tombe le soleil en juillet, de remarquer l’endroit où l’air devient soudainement plus frais, de comprendre comment l’eau cherche naturellement son chemin et quels arbres donnent déjà au lieu son caractère. Avant même de dessiner, le territoire nous a peut-être déjà donné une partie de la réponse. 

Peut-être qu’une étable pourrait ainsi appartenir davantage au paysage qui l’accueille. Elle ne serait plus seulement construite sur la ferme. Elle serait née de la ferme. 

Il y a quelque chose qui me plaît profondément dans cette idée, parce qu’elle réconcilie deux mondes que nous opposons trop facilement : la technologie et la nature. L’agriculture de demain aura besoin des deux. Elle devra être performante, productive et innovante, mais également capable de s’adapter à des épisodes de chaleur plus intenses, de prendre soin des animaux et de mieux comprendre les écosystèmes dont elle dépend. 

Innover ne signifie pas nécessairement remplacer ce que le vivant savait déjà faire avant nous. Cela peut aussi vouloir dire devenir suffisamment attentifs pour travailler avec elle. 

Cette réflexion dépasse évidemment notre boisé. Elle pose une question sur notre manière collective d’accompagner l’agriculture. 

Si nous voulons des fermes plus résilientes et mieux adaptées aux changements climatiques, nos façons de planifier, d’autoriser et de soutenir les projets devront elles aussi laisser une place à cette intelligence du lieu. 

Une ferme n’est pas un terrain abstrait sur lequel les mêmes solutions peuvent être reproduites partout. Elle possède son relief, son eau, ses vents, ses sols, ses arbres, son histoire et ses propres équilibres. 

À force de travailler une terre, on finit peut-être par comprendre que nous n’en sommes pas les seuls auteurs. 

À la Ferme Sauvé, certains arbres étaient là avant plusieurs de nos bâtiments. D’autres seront probablement encore là lorsque ceux-ci auront disparu. Entre-temps, ils auront donné de l’ombre aux animaux, retenu l’eau, abrité des oiseaux, protégé le sol, adouci le vent et accompagné silencieusement des milliers de journées de travail. 

Alors, lorsque viendra le temps d’imaginer ce qui doit être construit près d’eux, j’aimerais que nous commencions par les écouter. 

Le veau de ma dernière chronique m’avait conduit jusqu’à la lisière du boisé. 

Aujourd’hui, je crois comprendre pourquoi. 

Peut-être que construire avec la nature commence le jour où nous prenons le temps de l’observer assez longtemps pour cesser de considérer les arbres comme ce qui reste autour de notre projet, et comprendre qu’ils peuvent eux aussi en faire partie. 

 

Paul Sauvé, agriculteur
Ferme Sauvé