Donner un nom à ce qui nous nourrit
Par Paul Sauvé
Nommer un lieu, ce n’est peut-être pas se l’approprier. C’est reconnaître son histoire, ceux qui l’ont façonné et ce qu’il continuera de porter après nous
Il y a sur notre ferme un grand boisé, des lacs, un ruisseau, des champs, des chemins, des bâtiments, un rucher, un vieux verger et des arbres qui étaient là bien avant nous. Nous aurions très bien pu continuer à les désigner ainsi. Mais à force de vivre sur une même terre, de la parcourir et d’en apprendre l’histoire, les mots deviennent parfois trop petits. Un boisé n’est plus seulement le boisé lorsqu’on connaît sa fraîcheur, le vent dans ses arbres et les animaux qui y trouvent refuge. Un champ n’est plus simplement le champ lorsqu’on découvre que d’autres l’ont cultivé avant nous et que son sol en porte encore les traces.
C’est ainsi que nous avons commencé à nommer certains endroits de la Ferme Sauvé pour rendre visible une évidence : une ferme n’est pas seulement composée de lieux; elle est faite de mémoire, de relations, d’attachements, de traces et de transformations.
Certains noms viennent de l’histoire du lieu, d’autres de souvenirs plus personnels. Le Boisé William appartient à cette mémoire ancienne de la ferme et rappelle ceux qui ont marqué son histoire bien avant nous. Les Lacs Théa et les Sentiers Théa portent quant à eux le nom de ma fille, qui aimait s’y promener et, l’hiver venu, chausser ses patins sur la glace. Ces endroits avaient leur fonction dans la ferme, mais ils étaient aussi devenus des lieux de vie et de souvenirs. Lorsque certains lieux prennent ainsi une place particulière dans une histoire, leur donner un nom permet parfois de préserver ce que le paysage seul ne pourrait raconter.
D’autres noms proviennent de ce que la terre nous offre à observer. Le Lac aux Cygognes rappelle les oiseaux qui le fréquentent. Le Ruisseau de vie évoque l’eau qui traverse les champs et les milieux naturels avant de poursuivre son chemin. Le Rucher Sauvé rappelle qu’une ferme ne produit jamais seule : une multitude d’espèces contribuent silencieusement aux conditions qui rendent l’agriculture possible. Ce qui nous nourrit dépasse largement ce que nous produisons nous-mêmes.
Puis viennent ceux qui portent la mémoire des générations précédentes. Les Champs Booth et la Grange Booth rappellent une période importante de l’histoire agricole du lieu. En 1871, sous James T. Booth, la ferme comptait 200 acres, dont 55 acres de pâturages, 18 vaches laitières et une production de 70 tonnes de foin. Les nommer aujourd’hui, ce n’est pas idéaliser le passé, mais reconnaître que le paysage résulte aussi de ceux qui nous ont précédés.
Le Pâturage Wiedenfeld porte une mémoire plus complexe. Klaus Wiedenfeld acquit la ferme en 1961 avec le rêve d’y développer une ferme bovine. Cette partie de la terre porte également les traces d’une période qui l’a laissée profondément fragilisée. Son nom ne cherche ni à embellir cette histoire ni à la juger. Il rappelle simplement que la mémoire d’une terre contient ce qui l’a enrichie comme ce qui l’a fragilisée, et que les sols peuvent conserver longtemps les traces de leurs usages passés.
Le Chemin des Vieux Érables et le Verger des pommiers centenaires racontent l’histoire que le temps écrit lentement dans le paysage. Ils rappellent que le patrimoine d’une ferme ne se limite pas aux bâtiments. Une partie de notre patrimoine est vivante. Certains arbres ont traversé plusieurs générations et possèdent une valeur que seul le temps pouvait leur donner.
La Grange Booth, les Étables Sauvé et GNR Shefford inscrivent différentes époques sur une même terre. Une ferme cultivée depuis 1796 est faite de ce qui demeure et de ce qui change. Son identité ne réside peut-être pas dans son immobilité, mais dans sa capacité à traverser les transformations sans perdre le fil de son histoire.
Le Chemin des rencontres exprime cette idée. Un chemin semble n’être qu’un moyen d’aller d’un endroit à un autre, mais il relie aussi les champs aux bâtiments, les personnes aux lieux et parfois une époque à une autre. Ce qui donne un sens à un territoire n’est pas seulement ce qui s’y trouve, mais ce qui permet aux choses de se rencontrer.
Il y a enfin La Petite École, cet espace que nous appelions autrefois le manège de sable. Nous ne savons pas si l’ancienne école se trouvait précisément à cet endroit. Le rapport historique évoque cependant la présence possible, en 1842, d’une petite école sur la ferme de Gilman Graves, fréquentée par six garçons et six filles, sans que son emplacement exact ait été retrouvé. Lui donner une place dans la mémoire de la ferme rappelle que certaines histoires ne subsistent que parce que quelqu’un choisit encore de les raconter.
C’est lorsque tous ces noms apparaissent ensemble sur un même plan que leur véritable sens devient perceptible. Pris séparément, ils pourraient n’être que des repères sur une carte. Ensemble, ils deviennent le portrait d’une ferme. Ils parlent de la famille et de ceux qui l’ont précédée, de l’eau et des animaux, des arbres et des sols, de ce qui a été préservé comme de ce qui a été fragilisé, de ce qui traverse le temps et de ce qui continue de se transformer.
Voilà pourquoi il ne s’agit pas de nommer pour nommer. Les noms permettent de distinguer les lieux, mais ce sont leurs histoires et les relations entre eux qui donnent un sens à l’ensemble. L’eau traverse les champs, les abeilles quittent le rucher, les chemins relient les lieux, les arbres portent la mémoire et les sols conservent les traces du passé. Rien de tout cela ne vit réellement seul.
Lorsque je regarde maintenant ce plan de la Ferme Sauvé, je n’y vois donc pas quinze numéros. J’y vois des générations et des arbres qui ont traversé le temps, de l’eau qui continue de circuler, des sols qui portent leur histoire et une ferme qui, depuis 1796, continue elle aussi d’écrire la sienne.
Nous ne donnons pas une identité à une terre qui n’en avait pas. En donnant un nom à certains de ses lieux, nous essayons plutôt de rendre visible tout ce qui, ensemble, lui donne son sens.
Et peut-être est-ce cela, finalement, donner un nom à ce qui nous nourrit : laisser suffisamment de mémoire dans le paysage pour que ceux qui viendront après nous comprennent qu’ils ne sont pas arrivés au commencement de l’histoire et qu’à leur tour, ils auront à prendre soin de la terre qui leur sera confiée.
Paul Sauvé, agriculteur
Ferme Sauvé — une terre cultivée depuis 1796




