Ce que les érables ont vu
Par Paul Sauvé — Ferme Sauvé — une terre cultivée depuis 1796
Certains arbres étaient là bien avant nous. La question n’est peut-être pas seulement de savoir ce qu’ils ont traversé, mais si nous saurons leur permettre de faire perdurer leur histoire après notre passage.
Lorsque j’emprunte le chemin Bell sous les grands arbres de ce que nous appelons désormais le Chemin des Vieux-Érables, il m’arrive de penser à leur âge. Certains approchent les deux cents ans.
Deux cents ans.
Nous prononçons facilement ces mots, mais il est difficile d’en mesurer réellement la profondeur. Lorsque ces arbres étaient jeunes, le Québec était un autre monde. Les chemins, les fermes, les outils et les façons de cultiver étaient différents. Depuis, des générations entières sont nées, ont travaillé cette terre, y ont élevé leurs enfants, puis ont laissé leur place à d’autres.
Pendant tout ce temps, les érables sont restés.
Ils ont connu des milliers de levers de soleil sur les champs, les grands froids, les sécheresses, les orages, les printemps tardifs et les automnes flamboyants. Ils ont vu passer les chevaux, puis les tracteurs, les familles, les travailleurs et probablement des enfants devenus vieux à leur tour. Si ces arbres pouvaient parler, je me demande parfois ce qu’ils nous raconteraient.
Peut-être nous diraient-ils surtout que nous allons très vite.
Un arbre bicentenaire possède cette étrange capacité de remettre notre propre passage en perspective. Nous consacrons beaucoup d’énergie à ce que nous voulons construire ou transformer. Lui mesure le temps autrement. Ce qui représente pour nous une carrière entière n’est qu’une partie de son existence.
Et c’est précisément parce qu’il traverse le temps que sa présence crée une responsabilité pour ceux qui, momentanément, vivent autour de lui.
À la Ferme Sauvé, nous aurions pu considérer ces érables comme de magnifiques arbres situés à proximité d’un chemin et d’infrastructures qui devaient avancer. Nous avons préféré inverser la question : comment réaliser ce dont nous avions besoin sans interrompre leur histoire?
C’est notamment ce qui nous a conduits à enfouir notre ligne électrique dédiée le long du Chemin des Vieux-Érables (chemin Bell).
Techniquement, il ne s’agit que d’une infrastructure. Mais ce choix raconte autre chose : parfois, ce qui arrive aujourd’hui doit accepter de s’effacer devant ce qui a réussi à traverser deux siècles.
Nous associons souvent le progrès à ce que nous ajoutons : un bâtiment, une technologie, une infrastructure. Pourtant, il existe peut-être une autre forme de progrès, plus silencieuse : celle qui consiste à réaliser quelque chose sans détruire ce que le temps a mis deux siècles à construire.
Un poteau ou un équipement peuvent être remplacés. Un érable de deux cents ans, non. Nous pouvons en planter un autre demain matin; il lui faudra attendre jusqu’aux environs de 2226 pour porter en lui la même durée.
Voilà peut-être ce que les vieux arbres nous enseignent : remplacer n’est pas retrouver.
Un érable bicentenaire n’est d’ailleurs pas seulement une quantité de bois ou une superficie de couvert végétal. Ses racines participent au sol, sa couronne offre de l’ombre, ses branches accueillent oiseaux et insectes. Mais il contribue aussi à quelque chose de plus difficile à mesurer : l’esprit du lieu.
Il donne au chemin une profondeur qu’aucun aménagement neuf ne pourrait reproduire, parce que certaines choses ne se construisent pas. Elles ne peuvent qu’être reçues du temps.
Le patrimoine n’est pas toujours construit par l’humain. Parfois, il pousse.
Cette idée change aussi notre manière de comprendre ce que pourrait être une agriculture consciente. Une ferme doit évoluer, construire, s’adapter, produire, investir et innover. Mais évoluer ne signifie pas nécessairement effacer.
Peut-être devons-nous apprendre à regarder un territoire avant de le transformer et à reconnaître ce qui possède déjà une valeur que nos plans ou nos bilans ne savent pas toujours mesurer.
L’agriculture de demain aura besoin de technologies, d’infrastructures et d’investissements. Mais notre capacité à avancer devrait aussi pouvoir se mesurer à ce que nous réussissons à ne pas perdre en avançant.
Cette question dépasse quelques érables et une seule ferme. Partout au Québec, des décisions sont prises au nom du développement, de l’agriculture, de l’énergie ou de l’adaptation aux changements climatiques. Plusieurs sont nécessaires. Mais peut-être devrions-nous ajouter une question : ce qui doit disparaître pour permettre à notre projet d’exister pourra-t-il réellement être remplacé et autrement comment en faire un gain écologique?
C’est peut-être là que commence une certaine forme d’agriculture consciente : comprendre qu’avant notre arrivée, le lieu possédait déjà une histoire. Notre travail consiste parfois à trouver la manière la plus juste d’ajouter notre passage sans effacer ceux qui l’ont précédé.
J’aimerais qu’un jour des enfants viennent à la Ferme Sauvé et s’arrêtent sous les arbres du Chemin des Vieux-Érables. Qu’on puisse leur raconter que certains étaient déjà là bien avant leurs arrière-arrière-grands-parents et que, lorsqu’est venu notre tour de transformer cette ferme, nous avons fait certains choix pour qu’ils demeurent.
Non pas parce que c’était toujours la solution la plus facile, mais parce que nous pensions que leur histoire méritait de continuer.
Et j’aime imaginer que l’un de ces enfants puisse revenir ici dans cinquante ans avec ses propres petits-enfants, lever les yeux vers les mêmes branches et leur raconter à son tour ce que ces arbres ont vu.
Nous ne serons peut-être plus là. Les bâtiments auront changé, les technologies aussi, et l’agriculture aura certainement encore évolué. Mais si les vieux érables bordent toujours le chemin Bell, quelques décennies supplémentaires se seront ajoutées à leurs cernes — dont celles, très brèves à leur échelle, pendant lesquelles nous avons eu la responsabilité de décider si leur histoire continuerait après la nôtre.
Nous parlons beaucoup de ce que nous voulons laisser aux générations futures.
Les vieux arbres renversent la question.
Saurons-nous aussi leur laisser ce que les générations passées avaient eu la sagesse de nous transmettre?
Paul Sauvé, agriculteur
Ferme Sauvé



