Une ferme ne se regarde pas morceau par morceau

Par Paul Sauvé — Ferme Sauvé — une terre cultivée depuis 1796

Nous séparons les choses pour mieux les comprendre. Le vivant, lui, n’a jamais appris à vivre séparément.

Depuis quelques mois, j’écris sur différentes parties de notre ferme. J’ai parlé d’un veau éprouvé par la chaleur, du boisé qui offre naturellement sa fraîcheur, des abeilles qui relient silencieusement les fleurs, de l’eau qui traverse nos terres, des vieux érables du chemin Bell et de cette manière de construire qui cherche à appartenir au paysage plutôt qu’à s’y imposer.

Il fallait probablement raconter ces histoires une à une pour prendre le temps de les regarder. Mais elles n’ont jamais été séparées. Et peut-être est-ce précisément ce qu’elles essayaient toutes de nous apprendre.

Le veau nous a conduits vers le boisé. Le boisé nous a appris que l’ombre pouvait participer au confort de l’animal. L’abeille nous a montré que les frontières que nous dessinons n’existent pas pour le vivant. L’eau a traversé les lieux auxquels nous venions de donner des noms. Les vieux érables nous ont rappelé que le temps lui-même fait partie de la ferme. Puis, en cherchant comment construire sans interrompre le paysage, une autre évidence est apparue : aucune intervention n’existe seule.

Chaque geste modifie quelque chose autour de lui. Et parfois, lorsqu’il est suffisamment réfléchi, il peut aussi améliorer ce qui l’entoure.

Voilà peut-être ce que ces histoires racontaient depuis le début.

Une ferme n’est pas une addition d’éléments.

Elle est un ensemble de relations vivantes.

Sur un plan, pourtant, il est relativement facile de la découper. Ici, un bâtiment. Là, un champ. Plus loin, un boisé, un chemin, un ruisseau, un lac, une infrastructure ou un espace destiné aux animaux. Nous avons besoin de ces catégories pour comprendre, organiser, réglementer et protéger le territoire. Mais elles comportent un risque : celui de finir par croire que les lignes que nous dessinons existent réellement pour le vivant.

L’eau les traverse. Les racines s’étendent. Les oiseaux survolent nos limites. Les abeilles ignorent nos cadastres. Le vent passe des champs au boisé et du boisé aux bâtiments sans connaître les fonctions que nous leur avons attribuées.

Dans le vivant, les relations précèdent souvent les catégories que nous inventons pour le comprendre.

Cette constatation change notre manière d’aménager. Un chemin n’est plus seulement une ligne permettant d’aller d’un point à un autre : son emplacement influence le travail, les animaux, le drainage, les sols et les bâtiments. Un bâtiment

n’est jamais uniquement un bâtiment : son orientation agit sur l’ombre, le vent, les parcours, le paysage et parfois le microclimat. Un champ n’est pas seulement une surface productive : il reçoit l’eau, nourrit, appartient à un bassin versant et participe à un écosystème.

Aménager, c’est toujours intervenir dans une relation.

Mais être relié ne suffit peut-être pas. Une ferme véritablement cohérente devrait chercher, autant que possible, à rendre ses fonctions complémentaires. Que l’arbre ne soit pas seulement préservé, mais qu’il protège. Que l’eau ne soit pas seulement évacuée ou gérée, mais qu’elle nourrisse. Que le bâtiment ne soit pas simplement implanté, mais qu’il profite du relief, du vent et de l’ombre. Que ce qui était autrefois considéré comme un résidu puisse devenir une ressource.

La question n’est alors plus seulement : est-ce que chaque partie fonctionne? Elle devient : qu’apporte chaque partie aux autres?

C’est dans cette perspective que la circularité prend tout son sens. Le digestat issu de la biométhanisation peut retourner au sol dans une logique agronomique rigoureuse. Le sol nourrit les cultures, les cultures participent à l’alimentation, les animaux produisent à leur tour de la matière, tandis que l’eau traverse l’ensemble et nous oblige à prendre soin de chaque étape.

La circularité n’est donc pas seulement une technologie. C’est une manière de penser le vivant en mouvement. Et la complémentarité nous invite à chercher, dans ces mouvements, des relations capables de renforcer l’ensemble plutôt que d’optimiser chaque fonction isolément.

C’est précisément ici que cette réflexion agricole rejoint une question beaucoup plus vaste : notre manière de gérer et d’aménager le territoire.

Nos institutions doivent nécessairement découper la réalité pour pouvoir agir. L’agriculture, l’environnement, l’eau, l’énergie, l’architecture, l’aménagement et l’économie reposent sur des connaissances, des lois et des règlements différents. Cette spécialisation est nécessaire. Elle nous permet de mieux comprendre, protéger et encadrer chacune de ces dimensions.

Mais elle comporte aussi une fragilité : à force de devenir très compétents pour analyser les parties, nous pouvons perdre la capacité de voir ce qui les relie.

Une municipalité peut elle-même se retrouver devant cette difficulté. Ses règlements ont été écrits à une époque donnée pour répondre à certaines réalités. Ils doivent aujourd’hui encadrer des projets pouvant réunir agriculture, environnement, énergie, architecture, bien-être animal, gestion de l’eau, adaptation climatique et innovation. Chaque règle peut être parfaitement légitime prise isolément et, pourtant, leur rencontre ne pas toujours conduire à la solution la plus cohérente pour le lieu.

Ce n’est pas nécessairement un problème de personnes ou de volonté. C’est parfois simplement la limite d’outils conçus pour découper une réalité qui, elle, fonctionne comme un tout.

C’est aussi, je crois, une invitation pour ceux qui aménagent nos territoires. L’urbanisme ne devrait pas seulement nous permettre de déterminer ce qui peut être construit à tel endroit. Dans ses meilleurs moments, il devrait nous aider à comprendre ce que chaque intervention fera au lieu dans lequel elle s’inscrit et aux relations qui le constituent.

Un règlement établit nécessairement une norme générale. Un territoire, lui, n’est jamais général. Il possède son relief, son eau, ses sols, ses arbres, son histoire, ses usages, ses contraintes et ses possibilités. La conformité demeure donc indispensable, mais elle ne devrait jamais nous dispenser de rechercher la cohérence.

Voilà pourquoi la pluridisciplinarité me paraît essentielle. Non pas pour contourner les règles ou affaiblir les expertises, mais précisément pour les faire dialoguer. L’agronome peut regarder le sol, le biologiste le vivant, l’ingénieur l’infrastructure, l’architecte le bâtiment, l’urbaniste les relations territoriales et l’agriculteur la réalité quotidienne du lieu. Aucun de ces regards n’est inutile. Mais aucun, isolément, ne contient le tout.

La règle protège. Le jugement relie. La pluridisciplinarité permet parfois de faire les deux.

Il faudrait peut-être y ajouter une autre forme de connaissance, particulièrement importante en agriculture : celle qui naît de la fréquentation quotidienne d’un lieu. L’agriculteur connaît progressivement les endroits où l’eau s’accumule, ceux où le sol sèche plus rapidement, la manière dont le vent traverse un champ, l’ombre qui se déplace au fil des saisons, les réactions des animaux et les conséquences parfois inattendues d’une intervention. Ce savoir n’est pas supérieur aux autres expertises, mais il leur apporte quelque chose qu’aucun plan ni règlement ne peut entièrement contenir : la connaissance d’un territoire dans le temps.

Une ferme oblige d’ailleurs constamment à s’adapter. Une saison ne ressemble jamais exactement à la précédente. L’eau change de parcours, le climat impose de nouvelles contraintes, les sols évoluent, les besoins des animaux aussi. L’agriculteur observe, ajuste, essaie parfois autrement. Le vivant demande une capacité d’adaptation que la règle, parce qu’elle doit nécessairement être générale, ne peut pas toujours prévoir.

Cela ne signifie évidemment pas que l’agriculture devrait échapper aux règles. Elles sont essentielles pour protéger l’eau, les sols, les paysages, le voisinage et l’intérêt collectif. Mais si nous voulons réellement soutenir une agriculture capable de s’adapter, d’innover et de prendre soin de son territoire, nos règlements doivent peut-être apprendre eux aussi à rechercher un équilibre : être suffisamment solides pour protéger, mais suffisamment ouverts pour permettre au jugement de s’exercer lorsque les particularités du lieu l’exigent.

Cette marge de manœuvre n’est pas l’absence de règles. Elle pourrait au contraire être l’une des formes les plus exigeantes de leur application : fixer clairement ce que nous voulons protéger et les résultats que nous voulons atteindre, tout en reconnaissant qu’il peut parfois exister plusieurs chemins responsables pour y parvenir.

À l’approche des prochains choix démocratiques au Québec, cette question mérite peut-être une place dans notre réflexion collective. Nous parlerons d’agriculture, d’environnement, d’énergie, d’adaptation climatique, de développement régional et d’aménagement du territoire. Nous les présenterons souvent comme des dossiers distincts parce que nos institutions sont organisées ainsi.

Mais le territoire sur lequel nos décisions s’appliquent, lui, n’est pas organisé en ministères.

L’eau traversera toujours les limites administratives. L’agriculture dépendra toujours des sols, du climat et de l’énergie. Les bâtiments et les équipements modifieront toujours le paysage et les relations qui s’y déploient. Et une décision prise pour répondre à un objectif pourra avoir des conséquences sur plusieurs autres.

C’est peut-être là l’un des défis de nos réglementations : les règles nécessaires à la protection du territoire ne se parlent pas toujours entre elles autant que les réalités qu’elles encadrent. Une norme environnementale, une règle d’urbanisme, une exigence agricole ou une contrainte liée à l’eau peuvent chacune être parfaitement justifiées et néanmoins produire, lorsqu’elles se rencontrent sur une même ferme, une réponse qui ne saisit plus complètement le fonctionnement de l’ensemble.

Moderniser notre manière d’agir ne consiste donc peut-être pas seulement à ajouter de nouvelles règles ou à raccourcir des délais. Cela pourrait aussi signifier donner aux agriculteurs, aux professionnels et à ceux qui prennent les décisions la capacité de regarder transversalement, de faire dialoguer les expertises et d’exercer du jugement lorsque l’application isolée d’une règle ne suffit plus à comprendre le lieu.

Car soutenir l’agriculture ne signifie pas choisir entre la règle et la liberté. Cela signifie peut-être trouver la juste place de la règle pourrait être la performance : assez ferme pour protéger ce qui doit l’être, assez ouverte pour permettre au vivant et à ceux qui le connaissent de s’adapter.

À la Ferme Sauvé, nous n’atteindrons certainement jamais une harmonie parfaite. Une ferme demeure vivante, mouvante, faite d’imprévus, de contraintes et d’adaptations. Mais c’est justement cette recherche qui m’intéresse : faire en sorte que chaque intervention trouve progressivement sa place dans un chemin de sens plus grand qu’elle.

J’aimerais qu’un jour, lorsqu’on regarde la ferme d’un peu plus haut, on ne sache plus très bien où commence le projet et où finit le paysage. Que le boisé semble naturellement prolonger les bâtiments, que les chemins suivent les mouvements de la ferme, que l’eau trouve les espaces nécessaires à son parcours et que les champs, les animaux, les arbres, l’énergie et les personnes donnent l’impression de participer à une même composition.

Comme dans une symphonie, l’harmonie ne vient pas du fait que tous jouent la même note. Elle naît lorsque chacun trouve sa juste place dans l’ensemble et contribue, par sa différence, à quelque chose qu’aucun n’aurait pu créer seul.

Peut-être est-ce finalement cela, la conscience d’un lieu : ne plus regarder seulement ce qui s’y trouve, mais comprendre ce qui relie les choses entre elles. Ne plus demander uniquement si chaque partie fonctionne, mais si le tout possède un sens.

Une ferme, comme un territoire, ne devient pas harmonieuse lorsque chacune de ses composantes est parfaite isolément.

Elle le devient lorsque la terre, l’eau, l’animal, l’arbre, l’humain et ce que nous construisons commencent à se répondre — et lorsque chacun, par sa fonction propre, contribue aussi à l’équilibre des autres.

Alors peut émerger quelque chose qu’aucune de ces composantes n’aurait pu créer seule.

L’esprit du lieu.

Paul Sauvé, agriculteur
Ferme Sauvé