Nous ne sommes que de passage

Par Paul Sauvé — Ferme Sauvé — une terre cultivée depuis 1796

Nous recevons des lieux façonnés avant nous, nous les transformons pendant quelques années, puis nous les confions à d’autres. Peut-être est-ce là notre plus grande responsabilité : savoir que rien de tout cela ne commence ni ne termine avec nous.

Il m’arrive de marcher sur cette ferme et de penser à tous ceux qui y ont marché avant moi. Je ne sais pas exactement où ils s’arrêtaient pour regarder le ciel, quel arbre leur procurait de l’ombre, quelle inquiétude les accompagnait au début d’une saison ou quelle joie ils ressentaient devant une récolte généreuse. La plupart de leurs gestes se sont effacés avec le temps. Et pourtant, quelque chose d’eux demeure.

Depuis 1796, des générations se sont succédé sur cette terre. Elles l’ont cultivée avec les moyens, les connaissances et les préoccupations de leur époque. Certaines ont construit, d’autres ont transformé ou réparé ce qui existait déjà. Les pratiques agricoles ont changé, les équipements aussi, et le territoire lui-même a connu de profondes transformations. Chacune de ces générations a reçu une ferme qui portait déjà les traces de celles qui l’avaient précédée, y a ajouté une part de son travail, pour ensuite laisser sa place.

Nous aimons dire que nous possédons une terre. Avec le temps, je me demande parfois si ce n’est pas plutôt elle qui nous est confiée pour un moment.

Cette idée m’amène à regarder autrement ce qui nous entoure. Nous recevons des sols travaillés pendant plus de deux siècles, de l’eau qui traverse nos champs, des arbres plantés bien avant notre arrivée et des bâtiments construits par des mains que nous n’avons jamais serrées et qui ont connu, depuis, d’autres usages et d’autres occupants. Rien de tout cela n’a commencé avec nous. Et pourtant, pendant les années où nous en avons la responsabilité, nous devons continuer à faire vivre cette ferme et à l’aider à s’adapter aux réalités de notre temps.

Nous cultivons, réparons, plantons, construisons et transformons. Nous essayons parfois de corriger certaines erreurs du passé et nous en commettons certainement de nouvelles. Nous prenons des décisions sur ce que nous savons aujourd’hui, en espérant qu’elles demeureront pertinentes demain.

Avec les années, la vie sur une ferme m’a appris quelque chose que je ne saurais ignorer : rien ne demeure exactement comme nous l’avons connu. J’ai vu des animaux naître, grandir, parfois lutter pour vivre, et j’ai aussi dû accepter d’en voir partir certains auxquels je m’étais attaché. Il y a des moments de joie, mais aussi des pertes qui nous rappellent combien la vie peut être fragile. Les saisons passent, les récoltes ne se ressemblent jamais tout à fait, les arbres vieillissent et les paysages se transforment, souvent sans que nous nous en apercevions. Cette impermanence, un agriculteur la côtoie chaque jour, bien avant de chercher à lui donner un nom. Elle nous apprend que prendre soin du vivant ne signifie pas pouvoir le retenir, mais lui offrir les meilleures conditions possibles pendant le temps qui nous est donné. En près de 230 ans, cette ferme a traversé d’innombrables changements, et ceux qui viendront seront certainement tout aussi importants. Je sais que la ferme de demain ne sera pas celle que je connais aujourd’hui. Et je crois qu’il faut savoir accueillir ces changements, sans perdre de vue ce qui mérite d’être préservé. Je souhaite qu’elle demeure vivante, capable de se transformer et de poursuivre son histoire bien après nous.

C’est aussi cela, pour moi, l’une des dimensions de l’agriculture consciente : comprendre que nos décisions s’inscrivent dans une histoire beaucoup plus longue que notre propre vie. Prendre soin d’un sol, protéger l’eau, conserver un vieil arbre, veiller au bien-être d’un animal ou préserver un boisé peuvent sembler être des préoccupations différentes. Pourtant, elles nous ramènent toutes à une même question : que faisons-nous aujourd’hui de ce que quelqu’un d’autre recevra demain?

Au fil de ces chroniques, nous avons découvert plusieurs des relations qui composent une ferme. Le veau nous a conduits vers l’ombre du boisé, les abeilles vers les fleurs et les cultures, l’eau vers ceux qui vivent en aval et les vieux érables vers la mémoire du lieu. Nous avons aussi regardé les bâtiments, l’énergie, les changements du territoire et ce que les enfants pourraient apprendre en découvrant cette ferme. Chaque fois, une chose nous a conduits vers une autre. Il restait cependant une relation dont nous n’avions pas encore véritablement parlé : celle qui unit les générations.

Les générations qui nous suivront devront composer avec les décisions que nous prenons aujourd’hui. Certaines leur faciliteront la vie, d’autres leur imposeront peut-être de nouveaux défis. Je souhaite surtout qu’elles trouvent une terre fertile, une eau saine et une ferme suffisamment vivante pour continuer à évoluer selon leurs besoins, leurs connaissances et leurs aspirations. Car transmettre une ferme, ce n’est pas demander à ceux qui viendront après nous de reproduire ce que nous avons fait, mais leur laisser la liberté d’imaginer leur propre avenir.

Le plus beau legs n’est peut-être pas de laisser aux générations suivantes un lieu achevé. C’est de leur laisser un lieu encore capable de devenir.

Dans ma chronique précédente, j’imaginais la Ferme Sauvé de 2036. Mais dix ans, à l’échelle d’une terre cultivée depuis 1796, ne représentent qu’un court moment de son histoire. Je me demande parfois à quoi elle ressemblera en 2196, quatre siècles après les premières cultures sur cette terre. Les bâtiments et les façons de cultiver auront sans doute changé. J’aime imaginer qu’une personne pourra encore y marcher, regarder les champs, entendre les oiseaux et rêver à ce qu’elle pourrait y accomplir, sans nécessairement connaître ceux qui l’auront précédée.

Paul Sauvé, agriculteur
Ferme Sauvé
fermesauve.ca

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