UNE TERRE À FAIRE VIVRE, UN AVENIR À ASSURER : Prendre soin de ce qui nous est confié

Par Paul Sauvé — Ferme Sauvé — une terre cultivée depuis 1796

Depuis 1796, cette terre de Shefford a vu se succéder des générations, des façons de cultiver et des transformations profondes du territoire.

Elle nous invite aujourd’hui à réfléchir à une question essentielle : comment continuer à la faire vivre sans compromettre ce que nous laisserons à ceux qui viendront après nous? Une question qui concerne tous les agriculteurs du Québec.

Il faut parfois beaucoup de temps pour comprendre ce que l’on a sous les yeux.

Il m’arrive encore aujourd’hui de parcourir notre ferme, de m’arrêter près d’un vieil arbre, de regarder les animaux ou d’observer le chemin que prend l’eau après une pluie. Je connais ces lieux depuis vingt-cinq ans. Pourtant, je n’ai pas fini de les découvrir. J’ai compris que tout ce qui compose une ferme entretient des relations que nous ne percevons pas toujours au premier regard.

Une ferme n’est pas seulement une superficie que l’on cultive. C’est un milieu vivant dont la capacité de produire dépend aussi de ce que nous choisissons de préserver.

C’est au fil de 13 articles que je me suis efforcé de mettre en lumière toutes les valeurs viscérales et les enseignements qui doivent occuper l’esprit d’un agriculteur, mais aussi des décideurs qui ont un impact sur l’avenir de nos fermes.

Protéger une terre agricole, ce n’est pas seulement préserver ce qu’elle est aujourd’hui. C’est aussi lui permettre de demeurer agricole demain.

La Ferme Sauvé est cultivée depuis 1796. Elle n’a jamais été immobile. Elle a connu le travail humain et animal, le cheval, le chemin de fer, l’électricité, la mécanisation, l’autoroute et de nouvelles façons de produire. Chaque génération a dû composer avec les possibilités et les contraintes de son époque.

Cette réflexion prend aujourd’hui une forme concrète avec GNR Shefford, notre projet de biométhanisation agricole, dont le chantier de construction est déjà bien avancé.

Le projet vise à associer la valorisation de matières organiques, la production d’énergie renouvelable et le retour au sol de nutriments dans une démarche d’agriculture circulaire.

La biométhanisation permet de produire du biogaz à partir de matières organiques et génère un digestat, fertilisant de qualité supérieure, dont la valorisation agricole doit respecter des exigences agronomiques et environnementales rigoureuses.

La construction de cette installation représente déjà un engagement humain, technique et financier important. Elle témoigne d’une volonté de mettre en pratique une vision, mais ne dispense pas d’en démontrer les résultats. Les bénéfices agricoles, environnementaux et économiques devront être évalués avec sérieux, en tenant compte de l’ensemble des activités du projet.

L’énergie ne doit pas devenir la raison d’être de la ferme. Elle peut devenir l’un des moyens de lui permettre de continuer à remplir la sienne.

La responsabilité des agriculteurs envers la terre est réelle, et je l’assume pleinement. Mais notre société a également une responsabilité envers ceux qui la cultivent. Si nous souhaitons que les exploitations agricoles innovent et prennent davantage soin du territoire, nous devons nous intéresser aux conditions concrètes qui leur permettent de le faire. Une agriculture ne peut être véritablement durable si les exploitations qui la pratiquent ne disposent plus des moyens économiques nécessaires pour durer. La viabilité n’est pas une concession faite à l’environnement : elle est l’une des conditions de sa protection à long terme.

Une idée prometteuse ne devient pas une réalisation par la seule force de ses intentions. Elle doit être étudiée, financée, autorisée, construite et exploitée. Pendant ce temps, les saisons passent, les coûts évoluent et les décisions prises aujourd’hui engagent parfois une ferme pour plusieurs décennies.

La question n’est donc pas de choisir entre protéger et permettre d’agir. Elle est de savoir comment prendre des décisions rigoureuses, cohérentes et suffisamment prévisibles pour que les projets qui satisfont aux exigences puissent avancer.

C’est cette conciliation que nous recherchons à la Ferme Sauvé. Elle demande des études, des investissements, des échanges parfois difficiles et la volonté d’ajuster nos projets lorsque les faits l’exigent.

Lorsqu’une initiative présente des bénéfices collectifs démontrables, il est raisonnable d’examiner les conditions nécessaires à sa réalisation, y compris les formes d’accompagnement public qui pourraient être justifiées. Ces décisions doivent reposer sur des évaluations transparentes, des résultats attendus clairement établis et une appréciation rigoureuse des risques comme des avantages.

L’agriculture nous rappelle aussi que les décisions importantes ne produisent pas toujours leurs effets à l’intérieur d’un mandat, d’un budget ou d’une seule génération. Un arbre planté aujourd’hui donnera peut-être sa plus belle ombre à quelqu’un que nous ne connaîtrons jamais. Un sol restauré avec patience pourra nourrir des personnes qui ne sont pas encore nées.

J’aimerais également que la Ferme Sauvé puisse devenir davantage un lieu de rencontres et d’apprentissage. Que des enfants y découvrent les animaux, les arbres, l’eau et les cultures. Qu’ils comprennent d’où viennent les aliments qui les nourrissent, le travail qu’exige leur production et les choix auxquels sont confrontés ceux qui cultivent.

Nous sommes arrivés au milieu d’une histoire dont nous ne connaîtrons pas la fin. Cette pensée change ma façon de considérer ce que nous entreprenons. Je n’ai pas à achever l’histoire de cette ferme. J’ai à faire ma part, avec les moyens, les connaissances et les responsabilités de mon époque.

Peut-être est-ce cela, finalement, l’esprit de la Ferme Sauvé : reconnaître que nos décisions ont des conséquences qui dépassent les limites de notre propriété et la durée de notre passage.

Cette pensée dépasse, à mes yeux, les frontières de l’agriculture. Nous héritons tous d’un monde que d’autres ont façonné avant nous. Nous y apportons quelque chose de nous-mêmes, parfois pour le meilleur, parfois avec des conséquences que nous n’avions pas prévues. Puis vient le moment de laisser notre place.

Nous ne recevons pas une terre pour en écrire la dernière page. Nous avons la responsabilité de lui permettre d’en connaître d’autres.

Paul Sauvé, agriculteur
Ferme Sauvé
fermesauve.ca

© Copyright - Ferme Paul Sauvé 2026