La ferme de 2036
Par Paul Sauvé — Ferme Sauvé — une terre cultivée depuis 1796
Imaginer la ferme de demain, ce n’est peut-être pas chercher à savoir jusqu’où la technologie nous conduira, mais décider dès aujourd’hui de ce que nous voudrons encore y retrouver.
Une élection vient de se terminer. Des choix ont été faits, de nouveaux mandats commencent et, comme chaque fois, notre attention se tourne vers les prochaines années. Sur une ferme, pourtant, nous apprenons à compter autrement. Un arbre planté aujourd’hui met longtemps à offrir toute son ombre. Un sol que l’on améliore demande des années de patience. Un paysage se façonne sur plusieurs générations.
Alors, plutôt que de regarder seulement le prochain mandat, j’aimerais regarder un peu plus loin. J’aimerais regarder 2036.
Dix ans, ce n’est pas très loin. Plusieurs des arbres, des bâtiments et des paysages qui nous entourent seront encore là. Les enfants qui viendront peut-être découvrir cette ferme auront grandi. Dix ans suffisent aussi pour transformer profondément notre manière de produire, d’utiliser nos ressources et de prendre soin d’un territoire.
La ferme de 2036 disposera certainement de meilleurs outils. Nous comprendrons plus finement les sols, l’eau, les besoins des animaux et les cycles de production. Nous valoriserons probablement davantage certaines matières autrefois considérées comme des résidus. L’énergie et les nouvelles technologies participeront autrement à l’agriculture. Tout cela peut représenter un progrès immense, à condition de ne jamais oublier ce que nous cherchons réellement à améliorer et ce que la terre porte déjà en elle.
Car je ne voudrais pas qu’en 2036 nous mesurions la réussite d’une ferme uniquement à sa productivité ou à la sophistication de ses équipements. J’aimerais que nous regardions aussi ce que nos décisions auront réellement amélioré et ce que nous serons encore capables de transmettre. Le sol est-il plus vivant? L’eau est-elle mieux protégée? Les animaux y vivent-ils mieux? Les pollinisateurs y trouvent-ils encore leur place? Les arbres que nous avons choisi de préserver sont-ils toujours debout? Cette ferme demeure-t-elle suffisamment viable pour qu’une autre génération souhaite en poursuivre l’histoire?
C’est peut-être cela, au fond, une agriculture consciente. Non pas une nouvelle méthode qui viendrait remplacer les autres, mais une manière plus attentive de décider. Une agriculture qui ne demande pas seulement « combien pouvons-nous produire? », mais aussi « qu’est-ce que nos décisions changent autour de nous et qu’allons-nous laisser après nous? »
Être conscient ne signifie pas refuser le progrès, mais peut-être exactement l’inverse : choisir le progrès plutôt que le subir. Utiliser la connaissance et l’innovation lorsqu’elles permettent de mieux faire, tout en conservant suffisamment d’attention au lieu pour reconnaître ce qu’aucune technologie ne devrait nous faire oublier.
Car une ferme n’est jamais seulement une entreprise, pas plus qu’elle n’est seulement un paysage à préserver. Elle est un ensemble vivant où le sol, l’eau, la végétation, les animaux, le bâti, l’énergie et les personnes qui en prennent soin sont constamment en relation. C’est aussi un lieu où l’on travaille, où l’on produit, où l’on gagne sa vie et une terre que quelqu’un devra recevoir après nous. L’agriculture consciente commence peut-être lorsque nous cessons de considérer ces dimensions comme concurrentes et que nous cherchons à les faire tenir ensemble.
Depuis 1796, cette terre n’a jamais cessé de changer. Si elle existe encore aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’elle est demeurée immobile, mais parce que des générations ont réussi à faire évoluer ce qu’elles avaient reçu sans perdre la connaissance du lieu. Le véritable défi des prochaines années sera peut-être celui-là : évoluer suffisamment pour durer, sans transformer au point de ne plus savoir ce que nous voulions préserver.
Mais une ferme ne construit jamais cet avenir seule. Autour d’elle se trouvent des agronomes, des chercheurs, des entrepreneurs, des institutions, des municipalités, des gouvernements et, bien sûr, les citoyens. Chacun a une partie de la réponse, mais personne ne l’a tout entière.
Nous parlons souvent d’innovation comme si elle naissait simplement d’une bonne idée. Dans la réalité, une idée doit être étudiée, comprise, financée, autorisée, parfois corrigée, puis réalisée. Des années peuvent séparer l’intuition de sa réalisation. Pendant ce temps, les coûts changent, les technologies évoluent et certaines occasions disparaissent.
Le temps aussi est une ressource que nous devons apprendre à préserver.
Préparer 2036 exigera donc de nouvelles connaissances, mais peut-être davantage encore une nouvelle capacité à travailler ensemble. L’agriculture se trouve désormais au croisement d’enjeux longtemps traités séparément : alimentation, eau, énergie, biodiversité, climat, économie, patrimoine et aménagement du territoire.
Chaque nouveau mandat gouvernemental devrait peut-être aussi servir à cela : préparer des décisions dont les résultats se feront sentir au rythme de l’agriculture. Car la terre, elle, travaille sur son propre calendrier.
Les projets de demain auront besoin de rigueur, mais aussi de règles cohérentes, d’une certaine prévisibilité et d’un accompagnement qui ne s’arrête pas en chemin. Protéger le territoire demeure essentiel; permettre l’avancement de ceux qui cherchent à l’améliorer l’est tout autant.
Nous demandons de plus en plus aux agriculteurs de regarder leur ferme comme un tout. Il faudrait peut-être que les structures qui les accompagnent apprennent, elles aussi, à regarder l’ensemble.
En 2036, j’aimerais regarder la Ferme Sauvé et la reconnaître encore, tout en constatant qu’elle a profondément évolué. J’aimerais que les vieux érables soient toujours là, que l’eau poursuive son chemin, que les abeilles trouvent encore des fleurs, que les animaux puissent chercher l’ombre du boisé et que les champs continuent de produire. J’aimerais aussi voir une ferme utilisant mieux ses ressources, valorisant davantage ce qu’elle possède déjà et intégrant l’innovation sans sacrifier ce qui lui donne son identité.
J’aimerais surtout qu’elle demeure une ferme. Car derrière toutes nos discussions sur l’agriculture de demain se cache une question beaucoup plus simple : y aura-t-il encore des femmes et des hommes qui auront l’envie, les moyens et suffisamment confiance en l’avenir pour prendre soin de ces terres?
Car au cœur de l’agriculture se trouve l’agriculteur, avec cette connaissance du lieu qui se construit saison après saison. Il observe, s’évertue à comprendre ce qui change, à s’adapter et à décider. Et un jour, il transmet à la future génération.
Les gouvernements passent, les technologies changent, les marchés évoluent et les générations se succèdent. La terre demeure, mais sa pérennité n’est jamais acquise.
En 2036, je ne souhaite donc pas découvrir une ferme futuriste. J’aimerais retrouver une ferme vivante, productive, innovante, accueillante et suffisamment forte pour continuer à évoluer sans perdre son âme.
Car, au fond, je ne crois pas que l’agriculture de demain nous demandera de choisir entre le progrès et la terre. Le véritable progrès sera celui qui permettra à cette terre de continuer à vivre.
Paul Sauvé, agriculteur
Ferme Sauvé
fermesauve.ca



