Ouvrir les barrières
Par Paul Sauvé — Ferme Sauvé — une terre cultivée depuis 1796
À l’heure où le numérique et l’intelligence artificielle nous donnent accès presque instantanément au savoir, certains apprentissages ont encore besoin d’un peu de terre dans les mains, d’un arbre, d’un animal, d’une abeille et d’un lieu où tout cela se rencontre.
Un jour, j’aimerais voir des enfants marcher sur cette ferme. Pas simplement pour leur montrer comment fonctionne une exploitation agricole, mais pour leur donner le temps de s’arrêter devant un veau, sous un vieil érable, près d’une ruche, au bord de l’eau ou au milieu d’un champ.
J’aimerais qu’ils suivent un ruisseau en se demandant d’où vient cette eau et où elle ira. Qu’ils prennent aussi le temps d’observer, d’écouter et de ressentir le vivant autour d’eux. Et surtout, qu’au terme de cette journée ils repartent avec un apprentissage toute simple, mais essentielle : tout cela se tient.
C’est probablement ce que cette ferme m’a appris avec le temps. Plus on apprend à la connaître, plus une chose nous conduit vers une autre. Un animal vers l’ombre, une abeille vers les fleurs, l’eau vers le sol, un vieil arbre vers le temps et la mémoire. L’agriculteur apprend constamment de son lieu : des saisons, du sol, de l’eau, des végétaux, des animaux et de tout ce qui change autour de lui. Il observe, intervient, apprend et s’adapte.
Une ferme n’est donc pas seulement un endroit où l’on produit. Elle peut aussi devenir un extraordinaire lieu pour apprendre à voir les relations.
C’est dans cet esprit que j’aimerais ouvrir davantage les barrières de la Ferme Sauvé.
Nous vivons une époque fascinante avec l’intelligence artificielle. Jamais autant de connaissances n’ont été accessibles aussi rapidement. Un jeune peut aujourd’hui demander à une intelligence artificielle comment fonctionne la photosynthèse, ce qu’est un bassin versant ou comment une abeille pollinise une fleur et obtenir une explication en quelques secondes. Mais cette possibilité extraordinaire fait aussi apparaître une question beaucoup plus ancienne : connaître quelque chose est-il exactement la même chose que le rencontrer?
Une intelligence artificielle peut nous aider à comprendre ce qu’est un sol vivant, mais elle ne peut pas déposer de la terre humide dans la main d’un enfant et lui en faire sentir l’odeur après la pluie. Un écran peut montrer une abeille dans ses moindres détails, mais il ne remplacera jamais le fait de la voir butiner une fleur, d’entendre son bourdonnement et de sentir le vivant à l’œuvre.
Le savoir nous aide à expliquer le monde.
L’expérience nous apprend parfois à sentir que nous en faisons partie.
Il ne s’agit surtout pas d’opposer la technologie au vivant. L’agriculture a toujours évolué avec les connaissances et les innovations de son époque, et l’histoire de cette ferme depuis 1796 en témoigne. Le défi est plutôt de profiter pleinement du numérique et de l’intelligence artificielle sans perdre notre capacité d’observer, de toucher, de questionner et de nous émerveiller.
Et c’est précisément ce qu’une ferme peut offrir : un lieu où le savoir rencontre le réel et où les connaissances que nous séparons pour mieux les enseigner se rencontrent naturellement. Le sol, l’eau, la végétation, l’animal, le bâti, l’énergie et l’humain appartiennent à un même ensemble. À la ferme, on peut littéralement marcher au milieu de ces relations.
Je rêve donc moins d’une ferme que l’on viendrait simplement visiter que d’un lieu que l’on viendrait observer et interroger. Pourquoi cet arbre est-il ici? Où va cette eau? Pourquoi les animaux recherchent-ils l’ombre? Que devient ce que nous considérions autrefois comme un résidu? Derrière ces questions se trouve une manière d’apprendre qui me paraît fondamentale : observer avant de conclure, comprendre avant d’intervenir et chercher les relations avant d’isoler les problèmes.
Cette façon de regarder pourrait devenir particulièrement précieuse pour les générations qui grandiront avec l’intelligence artificielle. Plus leurs outils sauront analyser, comparer et proposer, plus il leur faudra apprendre à percevoir les nuances et à anticiper les conséquences d’un geste. À se demander non seulement : « Est-ce possible? », mais aussi : « Est-ce juste pour ce lieu » ?
Peut-être est-ce finalement cela que nous devrions chercher à transmettre aux enfants : non seulement des connaissances, mais une manière de regarder et de ressentir.
Comprendre qu’une abeille appartient à un réseau de relations, que l’eau poursuit son voyage au-delà des limites d’une propriété, qu’un animal participe à la vie de la ferme et qu’un vieil arbre n’est pas seulement du bois et de l’ombre, mais aussi du temps accumulé dans un paysage.
Nous parlons beaucoup de ce que nous laisserons aux prochaines générations : des terres fertiles, de l’eau propre, des arbres, des technologies et un environnement habitable. Peut-être devrions-nous nous demander avec autant d’attention ce que nous leur apprendrons à regarder. Car nous pouvons transmettre une terre sans transmettre la capacité d’en comprendre la valeur.
Depuis 1796, cette terre est passée d’une génération à l’autre. Nous ne sommes, à notre tour, que de passage. La pérennité d’une ferme ne dépend donc peut-être pas seulement de ce qu’elle sera capable de produire demain, mais aussi du regard, du savoir et de la capacité d’adaptation que nous aurons légué à ceux qui devront un jour décider de son avenir.
Alors, avant de leur transmettre cette terre, j’aimerais que nous leur en ouvrions les barrières. Qu’ils puissent y entrer, toucher, observer, questionner, comprendre, relier, apprendre et parfois simplement s’émerveiller.
Ouvrir les barrières d’une ferme, c’estlui apprendre à voir ce qui s’y trouve et à comprendre ce qui le relie.
Car prendre soin du monde commence peut-être par apprendre à le regarder.
Paul Sauvé, agriculteur
Ferme Sauvé



