Les infrastructures passent, la terre demeure

Par Paul Sauvé — Ferme Sauvé — une terre cultivée depuis 1796

Depuis 1796, cette ferme a vu passer les grandes transformations de notre manière de travailler, de nous déplacer et de produire l’énergie. Sa pérennité dépend peut-être aujourd’hui de sa capacité à poursuivre cette histoire sans cesser d’être elle-même.

Il y a des terres qui semblent immobiles et qui, pourtant, passent leur existence à voir le monde les traverser.

La Ferme Sauvé pourrait être l’une d’elles.

Lorsqu’Edward Graves s’établit ici en 1796, au pied du mont Shefford, l’énergie qui fait vivre une ferme est encore celle des bras, des animaux, du bois, de l’eau et du feu. Les déplacements se font à pied ou à cheval sur des chemins difficiles. Graves est d’ailleurs le premier forgeron à s’établir dans le canton de Shefford. Il ferre les bêtes de trait et fabrique ou répare les ouvrages en fer dont la communauté a besoin. Dès les premières années de cette terre agricole, travail, déplacement et énergie sont intimement liés.

Puis les générations passent. La ferme s’agrandit, change de mains et se transforme. En 1861, le chemin de fer Stanstead, Shefford & Chambly traverse la propriété. La station de West Shefford, située à moins d’un kilomètre, facilite alors l’accès aux marchés, un avantage important pour les fermes laitières et les éleveurs.

Pour la première fois, une grande infrastructure moderne traverse la ferme. Ce ne sera pas la dernière.

En 1949, une ligne de transport d’électricité de la Southern Canada Power franchit à son tour la propriété. Une nouvelle infrastructure énergétique vient ainsi s’inscrire durablement dans le paysage agricole. C’est aussi l’époque où l’électrification rurale transforme progressivement le travail à la ferme : les moteurs, les pompes, l’éclairage et la mécanisation ouvrent un nouveau chapitre de l’agriculture québécoise.

Plus de soixante-dix ans plus tard, l’histoire de cette ligne n’est toujours pas terminée. Le corridor qui traverse la propriété est aujourd’hui concerné par le projet de reconstruction de la ligne Cleveland–Waterloo d’Hydro-Québec. L’infrastructure doit de nouveau évoluer pour répondre aux besoins énergétiques contemporains. Et, comme souvent lorsqu’une grande infrastructure rencontre un territoire habité, agricole et paysager, sa transformation a suscité des discussions sur son intégration, ses impacts et la manière de concilier les besoins collectifs avec les particularités des lieux qu’elle traverse.

Une infrastructure peut donc appartenir à l’histoire d’un territoire sans jamais cesser de le transformer.

En 1962, une partie de l’extrémité sud de la ferme est expropriée pour permettre le passage de l’autoroute 10. Une autoroute ne traverse pas seulement un paysage. Elle modifie les accès, les déplacements et parfois la manière même dont un territoire peut continuer à fonctionner.

La ferme s’adapte encore.

En 1990, l’ancienne voie ferrée devient l’Estriade. Là où circulaient autrefois des trains passent désormais des cyclistes entre Granby et Waterloo. Le corridor demeure, mais son usage change. C’est peut-être l’une des leçons que nous enseigne l’histoire d’un territoire : les infrastructures que nous croyons définitives ne le sont jamais vraiment.

Puis, en 1998, le gazoduc de TransQuébec & Maritimes traverse la ferme dans le cadre du prolongement de son réseau vers East Hereford.

Lorsque la famille Sauvé acquiert la ferme en 2001, elle n’hérite donc pas simplement de champs et de bâtiments. Elle reçoit une terre façonnée par plus de deux siècles d’agriculture, mais aussi traversée, découpée et transformée par plusieurs des grandes infrastructures qui ont accompagné le développement du Québec.

Nous n’arrivions pas au début de son histoire. Nous arrivions quelque part au milieu.

Cette distinction est importante.

Posséder une terre ancienne ne signifie pas que tout doit y demeurer exactement comme auparavant. Chaque génération a dû s’adapter aux connaissances, aux marchés, aux technologies et aux réalités de son époque. Les Graves n’ont pas cultivé comme les Booth. Les Booth n’ont pas travaillé comme les agriculteurs du XXe siècle. Klaus Wiedenfeld, en acquérant la ferme en 1961, réalise à son tour son projet d’y établir une ferme bovine.

Mais cette capacité d’adaptation ne signifie pas que les transformations sont sans conséquences. Certaines ont ouvert de nouvelles possibilités. D’autres ont laissé des traces durables dans le paysage, retranché une partie de la propriété ou imposé de nouvelles contraintes. L’histoire d’une ferme n’est pas seulement celle de ce qu’elle choisit de devenir. Elle est aussi celle de ce qu’un territoire et une société lui demandent d’accueillir.

Et pourtant, elle continue.

La continuité d’une ferme ne réside donc pas nécessairement dans l’immobilité.

Elle réside peut-être dans sa capacité à évoluer suffisamment pour demeurer vivante sans perdre ce qui lui donne son sens.

C’est ainsi que je regarde aujourd’hui GNR Shefford.

Non pas comme quelque chose qui viendrait soudainement se déposer sur une terre restée inchangée depuis 1796, mais comme une nouvelle étape d’une histoire beaucoup plus longue.

Avec une différence toutefois.

Pendant plus de deux siècles, les grandes infrastructures ont surtout traversé cette terre.

Le chemin de fer l’a traversée avant de devenir un autre corridor. La ligne de transport d’électricité l’a traversée et se transforme encore aujourd’hui. L’autoroute en a retranché une partie. Le gazoduc l’a traversée.

Aujourd’hui, pour la première fois peut-être, l’énergie pourrait aussi partir d’ici.

La biométhanisation permet de transformer des matières organiques en gaz naturel renouvelable et de produire un digestat pouvant retourner aux terres agricoles. Mais ce qui m’intéresse dépasse la technologie. C’est la possibilité de faire participer l’énergie, la matière organique, les animaux, les cultures et les sols à une même logique de circularité.

Il y a quelque chose de particulier dans ce retournement de perspective. Pendant des générations, la ferme a dû faire une place aux infrastructures énergétiques et de transport nécessaires à une société en transformation. Elle pourrait maintenant participer elle-même, à son échelle et à partir de sa propre réalité agricole, à une nouvelle transformation énergétique.

Cela ne rend évidemment pas toute innovation souhaitable simplement parce qu’elle est nouvelle. La question demeure : que change-t-elle au lieu? Que lui apporte-t-elle? Et surtout, contribue-t-elle à maintenir cette terre agricole vivante pour ceux qui viendront après nous?

Car une ferme comme celle-ci possède quelque chose qu’aucune technologie ne peut fabriquer : du temps.

Près de deux siècles et demi de gestes agricoles se sont accumulés dans ses sols, ses chemins, ses bâtiments, ses arbres et ses paysages. La modernité ne devrait donc pas nous obliger à choisir entre avancer et nous souvenir.

Peut-être que la véritable innovation consiste justement à avancer d’une manière qui donne une raison supplémentaire à ce qui existait avant nous de continuer d’exister après nous.

C’est là que GNR Shefford prend, à mes yeux, son sens le plus profond.

L’énergie n’est pas la finalité de la ferme. Elle devient une fonction parmi d’autres, comme les champs produisent, le boisé protège, l’eau circule, les animaux participent au cycle agricole et les vieux érables conservent une part de notre mémoire.

La pérennité agricole est peut-être là : non pas conserver une photographie du passé, ni remplacer systématiquement ce qui nous précède, mais recevoir un lieu, comprendre ce qui mérite d’y demeurer, transformer ce qui doit l’être et transmettre l’ensemble à ceux qui poursuivront l’histoire.

Edward Graves ne pouvait imaginer l’électricité. James T. Booth ne pouvait imaginer l’autoroute 10. Ceux qui ont vu arriver la ligne de transport d’électricité ne pouvaient probablement pas imaginer qu’elle serait encore transformée plus de soixante-dix ans plus tard pour répondre aux besoins énergétiques d’un autre Québec. Ils ne pouvaient pas davantage imaginer qu’une ancienne voie ferrée deviendrait un jour une piste cyclable, ni qu’une ferme pourrait produire du gaz renouvelable à partir de matières organiques.

Et nous ignorons ce que l’agriculture et l’énergie seront devenues dans cent ans.

Mais cette incertitude nous laisse une responsabilité :

Faire en sorte que cette terre soit encore là pour connaître la prochaine transformation.

Depuis 1796, les hommes changent, les techniques changent, les infrastructures changent et les sources d’énergie changent.

La terre, elle, demeure.

Nous ne sommes que l’une des générations auxquelles elle aura été confiée.

Et si nous réussissons notre passage, peut-être que dans cent ans quelqu’un regardera encore ces champs et comprendra que la véritable histoire de cette ferme n’était pas celle des infrastructures qui l’ont traversée.

C’était celle d’une terre qui, malgré toutes ces transformations, n’avait jamais cessé de vivre.

Paul Sauvé, agriculteur
Ferme Sauvé

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