L’eau ne fait que passer
Par Paul Sauvé
Elle peut séjourner dans nos sols et nos lacs, nourrir nos animaux et nos champs, mais elle poursuit toujours son voyage. À nous de prendre soin de sa qualité pendant qu’elle nous est confiée.
Après une forte pluie, j’aime regarder l’eau parcourir la ferme. Elle tombe sur les champs, les bâtiments, les chemins, les pâturages et le boisé, puis commence presque aussitôt son voyage. Une partie pénètre dans le sol, une autre suit la pente, rejoint un fossé, ralentit dans un espace de décantation, atteint un bassin ou séjourne dans l’un des Lacs Théa ou le Lac à la Cygogne. Puis, peu à peu, elle poursuit son chemin vers le Ruisseau de Vie, ce fil d’eau qui traverse la ferme, relie le tout et emporte avec lui une part de ce qui s’y passe.
Certaines gouttes repartiront rapidement. D’autres resteront avec nous, nourriront un sol, feront pousser une plante, abreuveront un animal ou participeront à la vie d’un lac, avant de rejoindre un jour l’atmosphère et de revenir sous forme de pluie.
L’eau peut s’arrêter à nos yeux. Elle ne s’arrête pourtant jamais vraiment.
Elle circule, séjourne, nourrit, s’évapore, revient et recommence. Peut-être même un peu comme la vie.
C’est dans ce sens que je dis qu’à la Ferme Sauvé, l’eau ne fait que passer.
Cette réalité contient une immense responsabilité pour l’agriculture, car l’eau ne transporte pas seulement la vie : elle peut aussi emporter les conséquences de nos gestes. Les particules de sol, les matières organiques et les nutriments peuvent poursuivre leur chemin avec elle.
Ce qui se produit en amont ne reste jamais complètement en amont. Et ce qui arrivera en aval commence parfois beaucoup plus loin qu’on ne le pense.
À la Ferme Sauvé, cette conscience nous amène à ne pas considérer l’eau comme un problème dont il faudrait simplement se débarrasser. Nous voulons comprendre son parcours et apprendre à l’accompagner : ralentir, retenir, infiltrer, filtrer, décanter, réutiliser et protéger.
Un fossé peut devenir davantage qu’un conduit. Un espace de décantation permet à l’eau de ralentir. Un sol en santé favorise son infiltration. Le Ruisseau de Vie peut la conduire. Les Lacs Théa et le Lac à la Cygogne peuvent l’accueillir et devenir, à leur tour, des milieux de vie.
Car un lac n’est pas la fin du parcours de l’eau.
C’est un moment plus lent de son voyage.
L’eau y demeure quelque temps, mais continue d’échanger avec l’air, les sols, les végétaux et les organismes qui y vivent.
Dans l’article précédent, nous avons donné des noms à certains lieux de la ferme afin de reconnaître leur histoire. Mais l’eau, elle, ne connaît pas leurs noms. Elle ne voit qu’un territoire qu’elle relie en circulant.
Notre ambition ne devrait donc pas seulement être de gérer des quantités d’eau, mais d’en préserver la qualité tout au long de son parcours.
L’eau qui abreuve nos animaux doit être saine. Celle qui nourrit les végétaux et séjourne dans nos lacs doit pouvoir soutenir la vie. Et celle qui rejoint le Ruisseau de Vie devrait poursuivre son chemin dans le meilleur état possible.
Nous ne devons donc pas seulement nous demander où va l’eau, mais dans quel état nous la laisserons repartir.
Cette réflexion rejoint notre façon de penser la fertilité des sols. Avec notre projet de biométhanisation, nous voulons que le digestat soit de grande qualité et valorisé selon les besoins agronomiques des sols et des cultures. L’objectif n’est pas simplement de fertiliser davantage, mais de fertiliser mieux, avec la conscience que ce que nous apportons à la terre rencontre, tôt ou tard, l’eau.
La santé du sol et celle de l’eau ne peuvent être pensées séparément.
La circularité ne consiste donc pas seulement à transformer un résidu en ressource. Elle exige de se demander ce que cette ressource deviendra ensuite.
Un cercle n’est véritablement vertueux que si nous prenons soin de tout ce qu’il relie.
À l’approche du prochain rendez-vous électoral québécois, j’aimerais que l’eau agricole trouve davantage sa place dans notre conversation collective, et pas seulement lorsqu’une sécheresse, une inondation ou un conflit d’usage nous rappelle sa valeur.
L’agriculture des prochaines décennies aura besoin d’une vision de l’eau qui réunisse production, adaptation climatique, qualité des sols, biodiversité et aménagement du territoire.
Gérer l’eau exigera peut-être de moins penser en silos et davantage comme l’eau elle-même : en continuité, en bassin et en relations.
J’aimerais qu’un jour un enfant, un étudiant ou un visiteur puisse suivre le chemin de l’eau à la Ferme Sauvé, comprendre pourquoi elle ralentit ici, pourquoi elle s’infiltre ailleurs, longer le Ruisseau de Vie, atteindre les Lacs Théa ou le Lac à la Cygogne et découvrir tout ce qui dépend d’elle.
La ferme deviendrait ainsi non seulement un endroit où l’on utilise l’eau, mais un lieu où l’on apprend à la comprendre et à en prendre soin.
Nous pouvons posséder la terre sur laquelle tombe la pluie, aménager un bassin ou prendre soin d’un lac. Mais nous ne posséderons jamais véritablement l’eau qui les relie.
Nous la recevons. Elle séjourne quelque temps avec nous, nourrit nos animaux, nos sols, nos arbres et nos cultures. Puis elle poursuit son voyage.
Peut-être est-ce là une autre manière de penser notre responsabilité : la qualité d’une terre ne se mesure pas seulement à ce qu’elle conserve, mais aussi à l’état de ce qu’elle laisse repartir.
Notre responsabilité est de faire en sorte que la vie bénéficie pleinement de l’eau pendant qu’elle est ici, sans compromettre celle qui en dépendra après nous et plus loin que nous.
Nous sommes tous l’aval de quelqu’un et l’amont d’un autre.
L’eau ne fait que passer. Mais partout où elle passe, elle devrait laisser davantage de vie que de traces de notre passage.
Paul Sauvé, agriculteur
Ferme Sauvé



