Ce que les abeilles font gratuitement
Par Paul Sauvé
Il existe, sur une ferme, des travailleuses que personne n’embauche et dont une partie du vivant dépend pourtant.
Dans ma dernière chronique, je vous avais laissés sous les arbres de notre boisé, avec cette idée qu’une forêt ne se trouve peut-être pas simplement autour d’une ferme, mais qu’elle participe pleinement à ce qu’elle est.
Il suffit parfois d’en sortir et de marcher vers les champs pour découvrir une autre de ces relations que nous remarquons à peine.
Le soleil vient à peine de se lever, la rosée est encore accrochée aux herbes et la ferme semble hésiter quelques instants entre la nuit et le jour. Puis une abeille passe. Une autre apparaît un peu plus loin. Elles vont du boisé aux fleurs, des bordures aux champs, sans savoir qu’elles viennent de franchir les limites que nous avons dessinées sur des plans.
Pendant que nous commençons notre journée, leur travail a déjà commencé.
Une abeille se pose sur une fleur quelques secondes, disparaît, revient ailleurs. Elle ne fait aucun bruit de moteur, ne laisse aucune trace de pneu et n’attend aucune reconnaissance pour ce qu’elle accomplit. Pourtant, par cette succession de gestes minuscules, elle participe à quelque chose d’infiniment plus grand qu’elle : elle relie une fleur à une autre, une plante à une autre et, finalement, une partie de la ferme à toutes les autres.
Je trouve cela profondément beau, peut-être parce que sur une ferme, nous sommes habitués à mesurer le travail. Nous connaissons les heures nécessaires pour accomplir une tâche, le coût d’une machine, la quantité de nourriture donnée aux animaux, le rendement d’un champ ou la valeur d’un investissement. Mais comment mesure-t-on le travail d’une abeille? Comment inscrit-on dans un bilan le passage d’un pollinisateur entre deux fleurs? Quelle valeur donne-t-on à un sol vivant, à un oiseau qui participe à l’équilibre des populations d’insectes, à un arbre qui protège du vent ou à une zone humide qui retient l’eau après une forte pluie?
Une grande partie de ce qui permet à une ferme d’exister ne possède aucune facture. Et pourtant, sans ces services silencieux du vivant, nos propres efforts deviendraient infiniment plus difficiles.
À la Ferme Sauvé, cette idée m’amène à regarder autrement certains endroits que nous pourrions facilement considérer comme secondaires. Une bordure fleurie, quelques plantes sauvages, la lisière du boisé, une haie, un arbre isolé ou les abords d’un champ peuvent nous sembler être des espaces entre deux fonctions. Pour une abeille, ils forment peut-être un territoire essentiel.
Elle ne sait évidemment pas qu’elle se trouve sur la Ferme Sauvé. Elle ignore nos limites de propriété, nos plans, nos projets et l’endroit précis où notre terre devient celle du voisin.
Elle suit simplement les fleurs.
Et cette liberté minuscule contient peut-être une grande leçon : le vivant ne fonctionne pas selon nos limites. Il fonctionne selon ses relations.
L’eau vient d’ailleurs et poursuivra son chemin ailleurs. Les oiseaux se posent chez nous avant de repartir. Les graines voyagent avec le vent. Les racines échangent avec le sol. Les insectes passent du boisé aux champs sans savoir qu’ils viennent de changer d’usage. L’abeille nous rappelle ainsi que la santé d’une ferme dépend non seulement de chacune de ses composantes, mais aussi de tout ce qui les relie.
C’est peut-être pour cela que je me méfie de plus en plus du mot « inutile ». Dans le vivant, ce qui semble ne rien produire directement accomplit parfois un travail essentiel que nous n’avions simplement pas pris le temps d’observer.
Une fleur sauvage nourrit un insecte. Cet insecte participe à la pollinisation. Une haie lui offre un refuge. Le boisé protège d’autres espèces. L’eau permet à toute cette vie de se maintenir. Peu à peu, ce que nous pensions être une succession d’éléments séparés révèle sa véritable nature : un réseau vivant dont nous faisons nous-mêmes partie.
Cela change aussi, je crois, notre manière de concevoir le rôle de l’agriculteur. Nous sommes évidemment là pour produire et nourrir. Une ferme doit demeurer économiquement viable, performante et profondément concrète. Mais peut-être sommes-nous également, pendant le temps où cette terre nous est confiée, les gardiens des conditions qui permettent à d’autres formes de vie d’exister autour de cette production.
Il ne s’agit pas de transformer chaque ferme en sanctuaire. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’entre produire et protéger, il existe beaucoup plus de complémentarité que nous l’avons parfois imaginé.
Cette réflexion mérite aussi de nous accompagner collectivement lorsque nous parlons de l’agriculture de demain. La biodiversité ne devrait pas être considérée comme un décor que l’on préserve autour de l’agriculture lorsque les circonstances le permettent. Elle fait partie de cette infrastructure invisible dont l’agriculture elle-même dépend. Protéger les pollinisateurs, les sols, les haies, l’eau et les continuités naturelles, ce n’est donc pas choisir la nature au détriment de l’agriculture. C’est aussi prendre soin des conditions qui permettent à l’agriculture de durer.
Je repense alors à cette abeille du matin. Elle ne saura jamais que j’ai écrit sur elle. Demain, une autre viendra peut-être se poser au même endroit avant de repartir vers une fleur que je n’aurai même pas remarquée.
Et c’est très bien ainsi.
Il y a quelque chose qui nous ramène profondément à l’humilité lorsqu’on comprend qu’une ferme ne tient pas seulement grâce au travail de ceux qui la possèdent. Chaque jour, des milliers d’êtres vivants y accomplissent silencieusement leur part, sans contrat, sans salaire et sans même savoir que nous existons.
Peut-être que notre responsabilité commence simplement par reconnaître leur présence et par comprendre que nous partageons avec eux quelque chose de beaucoup plus grand que notre propriété : les conditions mêmes du vivant.
Alors, si nous voulons vraiment parler d’agriculture durable, peut-être pourrions-nous commencer par une ambition toute simple : faire en sorte qu’après notre passage, une abeille trouve encore ici une fleur où se poser.
Paul Sauvé, agriculteur
Ferme Sauvé



